VINGT-SIX ANS APRÈS : LE BURN OUT EN RÉANIMATION ANESTHÉSIE ET AUX URGENCES A-T-IL VRAIMENT CHANGÉ ?
VINGT-SIX ANS APRÈS : LE BURN OUT EN RÉANIMATION ET AUX URGENCES A-T-IL VRAIMENT CHANGÉ ?
Regard rétrospectif sur une étude réalisée dans deux CHU algériens
N. Bouarroudj
Alors que je m’apprêtais à préparer une conférence pour les prochaines journées d’anesthésie Réa de Batna (JARM) a la demande du Pr Grainat, je suis tombé par hasard sur un article qui date de plus de 26 ans. Un travail intitulé : évaluation du burnout dans un service de Réa et urgence.Je me souviens qu’à l’époque le terme de burnout n’était pas encore connu dans le paysage médical Francophone. Ce travail a été communiqué lors du congrès de la SAARSIU en 1999. C’était un travail très simple. Il fallait interroger 38 praticien sur leur vécu professionnel, identifier les principaux agent stresseurs et évaluer leur niveau de burnout à l’aide d’un score inspiré de Freudenberger. Pourquoi 38 praticiens? Tout simplement parce qu’à l’époque nous n’étions pas très nombreux et que juste dans la Wilaya de Batna nous n’étions que quatre Anesthesistes Reanimateurs. Les résultats étaient déjà préoccupants. Et 26 ans plus tard, une question s’impose.: »Avons-nous réellement progressé dans la prévention du burnout des médecins de Réanimation anesthésie et urgence? ».La réponse portée par la littérature contemporaine est à la fois rassurante et inquiétante (2). On a progressé dans la compréhension du phénomène mais le problème reste majeur.Mon ami le Dr Emmanuel Boselli en a même fait son cheval de bataille.En plus de ses écrits si bien référencees sur pubmed (3) il s’occupe a aider les médecins, cadres dirigeants et le personnes à haut potentiel ou haute responsabilité sous tension à sortir du mode survie et retrouver du calme etde la sérénité.Connaissant la réalité des gardes, de l’hypervigilance, de la surcharge mentale et des responsabilités qui ne s’arrêtent pas en quittant l’hôpital il a créer Emmanuel Conseil Accompagnement
1. Ce qui n’a pratiquement pas changé
La confrontation à la mort et la charge de travail restent incontestablement presentes.
2. Ce qui a changé : la définition même du Burn Out
À la fin des années 1990, le Burn Out était principalement décrit comme un épuisement physique et psychique lié à un stress professionnel intense.Aujourd’hui, l’Organisation mondiale de la Santé définit le Burn Out dans la CIM-11 comme un phénomène professionnel résultant d’un stress chronique au travail qui n’a pas été correctement géré.
Trois dimensions sont désormais retenues :
- épuisement ou perte d’énergie ;
- distance mentale accrue vis-à-vis du travail, cynisme ou négativisme ;
- diminution de l’efficacité professionnelle.
L’OMS précise que le Burn Out est un phénomène professionnel et non une maladie en soi.
3. Du médecin « qui doit apprendre à résister » à l’organisation qui doit évoluer ou la résilience du système
C’est probablement l’un des changements conceptuels les plus importants des 26 dernières années.Dans notre article initial, nos recommandations étaient principalement centrées sur le praticien :organiser son temps ;apprendre à reconnaître ses limites ;savoir dire non ;déléguer ;développer son sens de l’humour ;prendre des pauses ; organiser des briefings ;préserver sa vie sociale.Ces recommandations restent pertinentes.Mais aujourd’hui, elles apparaissent insuffisantes si elles ne s’accompagnent pas de changements organisationnels.On ne peut pas demander à un médecin épuisé de mieux « gérer son stress » tout en lui imposant :une surcharge chronique ;des effectifs insuffisants ;des gardes répétées ;une forte pression administrative ;des contraintes médico-légales croissantes ;une documentation toujours plus importante ;une diminution de l’autonomie professionnelle ;des interruptions permanentes ;des exigences croissantes de performance.Le Burn Out n’est donc plus seulement une question de résilience individuelle.C’est aussi une question de système de soins ce qu’il convient d’appeler la résilience du systeme..
4. Le Burn Out n’est plus seulement un problème de qualité de vie
C’est probablement l’évolution la plus importante depuis notre article.En 2000, nous insistions surtout sur les conséquences sociales et professionnelles du Burn Out.Aujourd’hui, nous devons aller plus loin.Le Burn Out concerne également la qualité et la sécurité des soins.Une méta-analyse portant sur plus de 42 000 médecins a montré une association entre Burn Out et augmentation des incidents de sécurité, diminution du professionnalisme et diminution de la satisfaction des patients (4).Une autre revue systématique récente a retrouvé des associations significatives entre Burn Out et erreurs médicales dans la majorité des études analysées.Cela change complètement la perspective.Le Burn Out n’est donc pas uniquement :« un problème du médecin ».Il devient également :« un problème de sécurité du patient ».
5. Et la COVID-19 ?
Notre étude de l’époque ne pouvait évidemment pas anticiper la pandémie de COVID-19.La pandémie a représenté un véritable stress-test pour les systèmes de soins critiques.Elle a exposé les professionnels à :la surcharge massive ;l’incertitude ;la mortalité élevée ;la peur de contaminer les proches ;le manque initial de moyens de protection ;l’isolement ;la confrontation prolongée à la mort ;l’impossibilité parfois de sauver des patients malgré des moyens thérapeutiques considérables.Cependant, les données récentes suggèrent quelque chose d’intéressant : la pandémie n’explique pas à elle seule le Burn Out actuel.Dans la méta-analyse des médecins et infirmiers de réanimation utilisant le Maslach Burnout Inventory, la période COVID n’expliquait pas de manière significative la prévalence du Burn Out chez les médecins de réanimation, alors qu’une augmentation était clairement retrouvée chez les infirmiers (1).Cela suggère que : Le Burn Out des soins critiques est un problème structurel qui existait bien avant la COVID-19.La pandémie a probablement amplifié un problème préexistant plutôt que de le créer.
6. Et chez les anesthésistes ?
La situation reste également préoccupante.Une revue systématique et méta-analyse récente consacrée aux anesthésiologistes européens et nord-américains montre d’importantes différences internationales dans les dimensions du Burn Out, notamment l’épuisement émotionnel et la dépersonnalisation. Les facteurssociaux et organisationnels semblent jouer un rôle important dans ces différences.Cela confirme une idée déjà présente implicitement dans notre article :Le Burn Out dépend autant de l’environnement professionnel que des caractéristiques individuelles du praticien.(5)
7. Mais attention : comparer les chiffres d’hier et d’aujourd’hui est difficile
Il serait tentant de dire :« En 2000, 25 % étaient en Burn Out ; aujourd’hui 41 ou 46 % : la situation est donc deux fois pire. » .Ce serait scientifiquement incorrect.Pourquoi ?Parce que les méthodes ont changé.Notre étude utilisait un questionnaire inspiré de Freudenberger avec un système de score spécifique.Les études contemporaines utilisent très fréquemment le Maslach Burnout Inventory (MBI) ou d’autres instruments validés.Les définitions, les seuils et les populations étudiées diffèrent.Une revue systématique des médecins de réanimation avait déjà montré une très grande hétérogénéité des résultats, avec des prévalences variant considérablement selon les études et les critères utilisés.La méta-analyse de 2023 aboutit à la même conclusion : malgré un échantillon de plus de 20 000 professionnels, l’hétérogénéité entre études reste extrêmement importante.Nous devons donc comparer les tendances et les facteurs, plutôt que comparer directement les pourcentages.
8. Ce qui reste étonnamment actuel dans nos recommandations
Relues aujourd’hui, plusieurs recommandations de notre article pourraient être reprises presque mot pour mot :
« Organiser son temps »
Toujours pertinent.
« Savoir reconnaître ses limites »
Toujours essentiel.
« Savoir déléguer »
Encore plus important dans les équipes modernes.
« Organiser des briefings »
Aujourd’hui, cette proposition rejoint les concepts de communication d’équipe, de sécurité et de débriefing.
« Savoir arrêter le travail lorsque l’on se sent épuisé »
Cette recommandation est probablement plus importante que jamais.
« Ne pas sacrifier sa vie sociale aux dépens de son métier »
Cette phrase, écrite il y a 26 ans, reste remarquablement moderne.
9. Mais nous ajouterions aujourd’hui de nouvelles recommandations
En 2026, une stratégie de prévention devrait comporter deux niveaux.
Niveau 1 : protéger le professionnel
- sommeil et récupération ;
- pauses réelles pendant les gardes ;
- activité physique ;
- vie familiale et sociale ;
- soutien psychologique accessible ;
- accompagnement des jeunes médecins ;
- formation à la gestion du stress ;
- apprentissage de la communication et de la gestion des conflits.
Niveau 2 : modifier l’organisation et optimier ce qu’il convient d’appeler la résilience du systeme
C’est probablement le niveau le plus important.
Il faut agir sur :
- les effectifs ;
- la charge de travail ;
- l’organisation des gardes ;
- la récupération post-garde ;
- l’autonomie professionnelle ;
- la qualité du management ;
- la communication au sein des équipes ;
- la reconnaissance professionnelle ;
- la prévention des comportements toxiques ;
- la gestion des événements indésirables ;
- la charge administrative ;
- la culture de sécurité.
Les interventions individuelles peuvent produire des améliorations mesurables, mais les données récentes suggèrent que leurs effets restent souvent modestes ; cela renforce l’intérêt d’approches organisationnelles et systémiques.
10. Une nouvelle conception : passer de la résilience à la « résilience du système »
Il y a 26 ans, nous demandions essentiellement au médecin de devenir plus résilient.Aujourd’hui, nous devons poser une question différente :Un système de soins doit-il demander à ses médecins d’être toujours plus résilients, ou doit-il devenir lui-même plus résilient ?Cette distinction est fondamentale.C’est ce qu’il convient d’appeller la résilience organisationnelle.Dans la vraie vie un médecin ne peut pas compenser indéfiniment : une équipe insuffisante ;une charge excessive ;une mauvaise organisation ;un manque de reconnaissance ;une absence de récupération ;une pression permanente.La résilience individuelle a ses limites.La résilience organisationnelle doit prendre le relais.
11. Vingt-six ans après : les mêmes causes, mais un environnement différent
Lorsque nous comparons notre étude aux données contemporaines, nous pouvons dresser un constat simple.
| Il y a 26 ans | Aujourd’hui |
|---|---|
| Confrontation à la mort | Toujours présente |
| Charge de travail | Toujours majeure |
| Décès en réanimation | Toujours fortement stressants |
| Risque infectieux | Toujours présent, mais mieux identifié |
| Absence de reconnaissance | Toujours importante |
| Problèmes de carrière | Toujours présents |
| Gardes et horaires difficiles | Toujours présents |
| Vie familiale sacrifiée | Toujours un problème |
| Pression médico-légale | Probablement accrue |
| Charge administrative | Beaucoup plus importante |
| Informatique | Très largement accrue |
| Complexité des soins | Considérablement accrue |
| COVID-19 | Nouveau facteur majeur |
| Sécurité des patients | Devenue centrale |
| Mesure du Burn Out | Beaucoup plus standardisée |
| Prévention | Approche plus scientifique |
| Responsabilité de l’organisation | Beaucoup mieux reconnue |
Conclusion
Vingt-six ans après notre première étude, force est de constater que le Burn Out n’a pas disparu.Les visages du stress ont évolué, mais son noyau reste étonnamment stable.La mort, la responsabilité, l’urgence, la surcharge de travail, les horaires difficiles, le manque de reconnaissance et la difficulté à préserver une vie personnelle continuent de peser lourdement sur les professionnels de réanimation, d’anesthésie et des urgences.Mais notre compréhension du phénomène a profondément changé.En 2000, nous nous demandions encore :« Le Burn Out existe-t-il réellement ? »En 2026, la question est devenue :« Comment construire des systèmes de soins capables de protéger ceux qui prennent soin des autres ? »Le Burn Out est désormais reconnu par l’OMS comme un phénomène professionnel lié au stress chronique au travail.
La réponse mérite probablement une nouvelle étude multicentrique nationale.Vingt-six ans après, il serait peut-être temps de refaire l’étude.
2/Papazian L, Hraiech S, Loundou A, Herridge MS, Boyer L. High-level burnout in physicians and nurses working in adult ICUs: a systematic review and meta-analysis. Intensive Care Medicine. 2023;49(4):387-400.
3/Boselli E, Cuna J, Bernard F, Delaunay L, Virot C. Effects of a training program in medical hypnosis on burnout in anesthesiologists and other healthcare providers: A survey study. Complement Ther Clin Pract. 2021 Aug;44:101431. doi: 10.1016/j.ctcp.2021.101431. Epub 2021 Jun 23. PMID: 34198240.
4/Panagioti MGeraghty KJohnson J, et al. RETRACTED: Association Between Physician Burnout and Patient Safety, Professionalism, and Patient Satisfaction: A Systematic Review and Meta-analysis. JAMA Intern Med. 2018;178(10):1317–1331. doi:10.1001/jamainternmed.2018.3713
5/Gili-Ortiz E, Franco-Fernández D, Loli-Aznarán O, Gili-Miner M. Prevalence of burnout syndrome in European and North American anesthesiologists: A systematic review and meta-analysis. Revista Española de Anestesiología y Reanimación (English Edition). 2025;72(2):501665.


